Des passions ordinaires aux contenus antiféminins : Quand les algorithmes transforment les loisirs en haine
Depuis un certain temps, le sujet de la haine et de la montée des discours misogynes dans les écoles revient régulièrement dans l’actualité et on s’interroge sur les causes de cette situation qui semble prendre de l’ampleur. Comme le soulignent plusieurs experts, il s’agit d’un phénomène multifactoriel qui ne peut être réduit à une seule explication. Néanmoins, comme pour bien des tendances émergentes, une petite partie de la réponse pourrait se trouver dans la manière dont les algorithmes façonnent l’expérience en ligne.
Avant d’aller plus loin, rappelons d’abord un point important, à savoir qu’une large part des contenus consommés en ligne par les 13-24 ans provient de recommandations algorithmiques plutôt que de recherches effectuées par les utilisateurs. Concrètement, cela signifie que ce n’est pas l’internaute qui a choisi ce qu’il allait voir, mais la plateforme qui a décidé quelles publications apparaitraient à l’écran. Et, comme ces plateformes sont des entreprises commerciales, ces décisions sont principalement guidées par un objectif d’affaires, soit celui de retenir l’attention du public le plus longtemps possible, chaque minute supplémentaire passée sur leur site se traduisant, pour elles, en revenus.
Afin de maximiser ce temps d’expositions, il va de soi que les algorithmes sont conçus pour privilégier les contenus les plus susceptibles de susciter des réactions, comme un clic ou un partage. Or, cette logique tend notamment à favoriser les publications sensationnalistes, émotives ou clivantes, qui captent plus facilement l’attention. Parmi elles figurent ainsi les messages à teneur masculiniste, qui peuvent s’avérer particulièrement accrocheurs pour certains segments du public, en particulier les jeunes hommes encore en construction identitaire ou préoccupés par des enjeux liés aux relations amoureuses et au statut social. Par conséquent, les plateformes ont tout intérêt à cibler ces utilisateurs avec ce type de contenu.
Mais comment repère-t-elle ceux qui pourraient y être les plus sensibles ? En fait, rien n’est plus simple, elles s’appuient sur leurs centres d’intérêt. Plus précisément, elles analysent les préférences des jeunes de cette tranche d’âge, avant de tester progressivement des contenus masculinistes auprès de ceux dont le profil suggère une possible ouverture. C’est ainsi que des intérêts anodins, comme jouer à Fortnite, regarder des vidéos d’entraînement ou lire des conseils pour aborder les filles, deviennent pour les algorithmes, des indices de réceptivité potentielle. À partir de là, la plateforme peut introduire des publications aux accents masculinistes, dont les titres sont conçus pour capter l’attention. Toute interaction, même brève, avec ces articles, sera interprétée comme un marqueur d’engagement, ce qui enclenchera une exposition progressive à des contenus comparables, souvent de plus en plus polarisants, de manière à toujours augmenter le temps passé et le nombre de réactions.
Pour la plateforme, ce n’est que du contenu engageant qu’elle peut traduire en revenu. Pour le jeune, cela peut devenir une porte d’entrée vers un univers informationnel de plus en plus orienté. Pour la société, ces dynamiques pourraient contribuer à transformer la manière dont les idées circulent, et même la manière dont les normes culturelles évoluent.
Bien entendu, les productions médiatiques, qu’elles soient filtrées par un algorithme ou non, ne suffisent jamais à expliquer à eux seuls une tendance sociale. Les phénomènes collectifs ont toujours des causes multiples. Cela dit, il devient difficile d’ignorer la place qu’occupent les contenus sélectionnés par les plateformes dans le quotidien de certains individus. Chez les moins de 30 ans, l’accès à l’information passe très souvent par des fils personnalisés, plutôt que par les sites des médias. Si cette situation se maintient, plusieurs observateurs craignent qu’elle puisse, au cours des prochaines décennies, modifier la manière dont une majorité de citoyens est exposée à l’information, avec des effets potentiels sur la capacité collective à partager des valeurs communes.
Dans ce scénario, le rôle des médias grand public pourrait être appelé à évoluer, passant d’une posture où les citoyens viennent chercher l’information auprès d’eux, à une posture où ils vont à la rencontre des publics dans leurs différents environnements, afin de créer des passerelles entre ces espaces et de préserver des points de repère partagés. Bien entendu, un tel modèle représenterait un changement important qui ne s’inscrirait pas spontanément dans les pratiques des producteurs d’information. Pourtant, dans la mesure où on leur attribue généralement la mission d’informer les citoyens et de contribuer à l’existence d’espaces communs, qui d’autre pourrait ultimement être chargé de relier ces univers fragmentés ?